Marwan Mohammed : « La pensée critique, c’est connaître les règles du jeu pour pouvoir jouer »
Il n’était pas destiné à la recherche. Échec au brevet, une scolarité qui s’achève sans diplôme : le parcours de Marwan Mohammed ressemble d’abord à celui de nombreux jeunes des classes populaires. Aujourd’hui sociologue au CNRS, il raconte cette trajectoire dans C’était pas gagné ! Un récit personnel qui, derrière la remontada individuelle, dessine aussi une conviction profonde : comprendre le monde est déjà une manière d’agir sur lui.

L’éducation populaire, première école de pensée critique
Chez Marwan Mohammed, la pensée critique n’est pas née dans les amphithéâtres. Elle prend racine dans des lieux bien plus ordinaires : la famille, la maison de quartier, les discussions avec des animateurs.
Adolescent en difficulté scolaire, il fréquente les structures d’éducation populaire avant même d’y travailler. C’est là, dit-il, que ses certitudes sont bousculées pour la première fois : non par une parole d’autorité, mais par des échanges, des débats, des activités qui obligent à réfléchir autrement. Loin d’une relation verticale, les animateurs encouragent les jeunes à questionner leurs évidences, à argumenter, à se décentrer.
Ce rôle discret de l’éducation populaire traverse tout son livre. C’est elle qui lui offre ses premiers engagements, ses premiers voyages, et finalement le chemin vers les études. L’animation devient une école de curiosité : préparer des activités, organiser des sorties, expliquer un lieu aux enfants oblige à apprendre, à chercher, à comprendre. La sociologie viendra plus tard, mais l’esprit critique est déjà là : observer, comparer, sourcer.
La sociologie : apprendre à se méfier de l’évidence
Lorsqu’il découvre la sociologie à la fin des années 1990, l’effet est décisif. La discipline lui donne des outils intellectuels pour mettre en mots ce qu’il pressentait déjà : les trajectoires individuelles ne sont jamais isolées, elles s’inscrivent dans des contextes sociaux, historiques et politiques.
Cette démarche, explique-t-il, commence toujours par un travail sur soi : identifier ses propres croyances, ses préjugés, ses représentations. En ce sens, sociologie et pensée critique partagent une même méthode : apprendre à se méfier de l’évidence.
Dans un contexte saturé d’informations et de discours contradictoires, cette exigence lui paraît plus nécessaire que jamais. Les réseaux sociaux, la circulation massive de fausses informations ou la montée de l’extrême droite rendent, selon lui, l’apprentissage du doute méthodique indispensable.
Il plaide ainsi pour introduire dès l’école primaire l’apprentissage des sciences humaines et sociales à travers des outils comme l’éducation aux médias : comprendre comment se construit une information, distinguer opinion et enquête, replacer les faits dans leur contexte.
Face à la défiance, une sociologie populaire
Mais cet appel à la raison critique se heurte aujourd’hui à un climat de défiance. Les sciences sociales, comme d’autres disciplines scientifiques, sont de plus en plus contestées.
Marwan Mohammed observe que les analyses fondées sur la recherche doivent désormais rivaliser avec des discours viraux qui circulent plus vite et plus largement. Pour lui, cette situation impose une responsabilité nouvelle aux chercheurs : rendre leurs travaux accessibles, sortir des cercles académiques et dialoguer avec la société.
C’est ce qu’il appelle la « sociologie populaire ». Une pratique qui consiste à faire circuler les savoirs là où ils peuvent être utiles : dans les centres sociaux, les associations, les clubs sportifs, parfois même en prison. L’objectif n’est pas de transmettre une doctrine, mais d’ouvrir des espaces de réflexion collective. Comprendre sans juger, se mettre à la place de l’autre, déconstruire les évidences : autant de gestes intellectuels qui nourrissent la démocratie autant que la recherche.
Redonner confiance dans l’éducation
Au cœur de cette démarche se trouve une idée simple : la confiance est la condition de toute relation éducative. Or cette confiance se construit moins par les institutions que par les rencontres concrètes, souvent autour d’activités ordinaires, et surtout du ludique : une partie de baby-foot ou de ping-pong, un atelier, un projet collectif.
Inquiet, le sociologue estime que les politiques de démantèlement de l’intervention sociale territoriale, de l’éducation populaire, la remise en question des acteurs éducatifs, du secteur associatif et la baisse des moyens créent moins d’espaces : « or, lorsque ces espaces disparaissent, c’est la possibilité même du dialogue qui se réduit. Si les animateurs ont pu me rattraper, c’est qu’il y avait un espace et des temps. Aujourd’hui, le temps disponible s’est réduit au sein de la famille, avec les éducateurs, et pour capter les jeunes, c’est plus compliqué. »
Son parcours en témoigne : aucune trajectoire n’est linéaire. Certains avancent en TGV, d’autres en TER, voire en stop. L’essentiel est de connaître les règles du jeu pour pouvoir les transformer. La pensée critique n’est pas seulement une compétence intellectuelle ; c’est une manière de reprendre prise sur son destin.
Marwan Mohammed ne raconte donc pas seulement l’histoire d’un sociologue venu de l’échec scolaire. Il rappelle, surtout, que la connaissance peut devenir une force collective. Et que, parfois, un simple espace de discussion peut ouvrir la voie à une autre manière de comprendre -et peut-être de changer- le monde.