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Lieux de mémoire : « Confronter les jeunes à ce que ces lieux racontent du passé »

Interview – 12 septembre 2022
Temps de lecture :
4 min.

Joëlle Winter dirige le centre international Albert Schweitzer, implanté dans les Vosges, près d’un cimetière militaire allemand de la première guerre mondiale. Géré par l’association Volksbund, ce lieu de mémoire et d’apprentissage incite les jeunes à se questionner sur l’histoire des guerres et de la paix.

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« Il faut avant tout comprendre l’histoire pour permettre aux jeunes d’avoir du recul », analyse Joëlle Winter, directrice du centre Albert Schweitzer. Image © Volksbund

Votre association, le Volksbund, est intimement liée à l’histoire européenne ?

Le Volksbund a été fondé en 1919 par des vétérans et des familles de disparus de la Première Guerre mondiale. Sa mission : construire et entretenir les cimetières militaires allemands issus des deux conflits mondiaux et en faire des espaces pérennes de mémoire et d’apprentissage de l’histoire. Au-delà d’être des lieux de deuil, les cimetières militaires remplissent des fonctions mémorielle et pédagogique. Depuis les années cinquante, le Volksbund organise des chantiers de jeunes et des séjours scolaires pour l’entretien des cimetières et leur exploitation pédagogique, dans le but d’ancrer la volonté de paix dans la société civile, en confrontant les jeunes à ce que ces lieux racontent du passé. Au fur et à mesure que le travail de réconciliation avance entre pays, les chantiers s’internationalisent. Les partenaires œuvrent ensemble pour une prise de conscience des différences de politique mémorielle selon les pays, des positionnements variés vis-à-vis de l’héritage commun européen, et du fait que l’on peut malgré tout aller vers un avenir de paix.

L’éducation à la paix doit-elle passer par un devoir de mémoire ?

Je me sens un peu gênée par l’expression « éducation à la paix ». Je travaille davantage pour une éducation à la réflexion sur les phénomènes de guerre et de paix. Il faut avant tout comprendre l’histoire, pouvoir avoir du recul sur la situation. La médiation du patrimoine historique, le travail sur la mémoire donnent des repères. C’est en réfléchissant à ce qui est comparable ou non à travers les époques que l’on peut se forger des convictions, faire le meilleur usage possible de son libre-arbitre. Par exemple, nos quatre centres pédagogiques sont à proximité immédiate de cimetières militaires allemands. Dans celui de Niederbronn-les-Bains en Grand-Est, il y a la tombe d’un soldat ukrainien qui a combattu volontairement en tant que SS pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est une donnée historique méconnue qui a concerné 200 000 Ukrainiens. Vladimir Poutine fonde le ressort de sa rhétorique là-dessus quand il dit vouloir « dénazifier l’Ukraine ». En parler avec les jeunes que nous accueillons au Volksbund, cela permet d’analyser les effets qu’une instrumentalisation de l’histoire à des fins impérialistes produit aujourd’hui dans une société de l’information.

La paix est-elle menacée aujourd’hui en Europe ?

Aujourd’hui en Europe, c’est évident. La question à mon sens est alors : comment se positionne l’Union européenne, à la fois en tant que communauté de valeurs et alliée stratégique ? Nous grandissons dans des sociétés qui défendent l’idéal de paix, de démocratie, de droits. Mais que se passe-t-il quand ces valeurs sont remises en cause par un État tiers belligérant ? Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour défendre nos valeurs ? Nous sommes amenés à nous poser des questions dérangeantes telles que : est-on toujours du bon côté de la morale quand on refuse toute action armée ? L’histoire nous a démontré que ce n’était pas toujours le cas.