Clair Michalon : « La différence culturelle doit être perçue comme un atout, pas un inconvénient »
« L’autre, s’il paraît étrange, c’est qu’il a eu à réaliser des défis qui n’étaient pas les miens », estime Clair Michalon, anthropologue spécialiste de l’interculturalité.

Que signifient pour vous le multiculturalisme et l’interculturalité ?
L’un est statique, l’autre est dynamique. Le multiculturalisme, c’est constater qu’il y a différentes cultures. Les hommes ont beaucoup bougé depuis cinquante ans. Dans presque chaque pays, on rencontre des gens d’origines différentes et dont la convergence n’est pas encore achevée et c’est normal car il faut trois générations pour se fondre complètement dans un pays d’accueil. L’interculturalité, au contraire, c’est ce qu’il faut faire pour arriver à une convergence. Avoir une politique multiculturelle ne veut rien dire, mais une politique d’interculturalité, c’est donner à chacun les moyens de bénéficier des solutions dont l’autre est porteur, donner à chacun les moyens de comprendre à quel problème l’autre répond. La différence culturelle n’est pas un outil d’affrontement mais un outil de dialogue. Elle doit être perçue comme un atout et pas un inconvénient.
Quels sont les défis d’une France plurielle à l’heure des migrations de masse ?
Les migrants sont en majeure partie des gens en situation de précarité qui s’installent dans un pays où ils espèrent trouver une sécurité. Si on les maintient dans un contexte précaire, ils ne peuvent pas s’adapter. Pendant les « Trente Glorieuses », nous avions un tel sentiment de supériorité sur le reste du monde qu’on entendait bien le faire perdurer. On a pris un retard fantastique dans l’interculturalité. Mais il n’est jamais trop tard pour bénéficier des avantages de cette situation, plutôt que de souffrir des inconvénients. Arrêtons de nous focaliser sur les faiblesses, concentrons-nous sur les compétences. Il faut permettre à chaque enfant de révéler dans quel domaine il excelle. Dans une équipe multiculturelle, avec des gens n’ayant pas fait les mêmes études, éventuellement ne parlant pas la même langue, personne ne se repose sur les non-dits, les implicites culturels. On est obligé d’expliquer toutes les phases de son raisonnement et cela provoque une créativité extraordinaire. Avec les enfants, cela peut passer par le jeu, pour les amener à expliciter, par exemple, pourquoi dans leurs familles on fait comme ceci, plutôt que comme cela.
Dans un contexte éducatif, comment passer outre les stéréotypes et les préjugés culturels ?
Les discours ne marchent pas mais l’émotion, oui. Pour casser les stéréotypes, j’ai souvent utilisé des jeux de simulation, comme le Bafa-Bafa. Chacun doit se mettre dans le contexte de l’autre pour s’apercevoir que, dans cette situation, il fera comme l’autre. À la fin, on remet tout le monde ensemble et on échange, on explicite. On entend des choses comme « l’autre n’est pas ce que je croyais ». Avec les plus jeunes, on peut aussi travailler, par exemple, autour de l’histoire des lettres de l’alphabet. On peut raconter aux enfants vingt-six petites histoires poétiques et graphiques à travers lesquelles ils découvrent que tous les alphabets du monde sont cousins. Et ils en tirent eux-mêmes une conclusion très simple : si tous les alphabets du monde sont cousins, alors tous les hommes sont cousins.
Comment définiriez-vous le concept de culture ?
La culture c’est l’ensemble des solutions qu’un groupe d’hommes a imaginé pour relever les défis de son histoire. Mais des solutions à quoi ? Évidemment, la majorité des gens ne le sait pas. Si vous demandez aux Français pourquoi on se serre la main, pourquoi on porte une cravate, la plupart l’ignore. Cette définition permet de définir aussi la culture de l’autre : c‘est l’ensemble des solutions que l’autre a imaginé pour relever ses propres défis, ceux que je ne connais pas encore. Imaginons, par exemple, que nous soyons confrontés à une pénurie énergétique. Allez voir les peuples qui ont toujours connu ce problème : vous allez voir qu’ils ont plein de solutions. Tout simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de faire autrement. L’autre, s’il paraît étrange, c’est qu’il a eu à relever des défis qui n’étaient pas les miens. Il a donc une culture différente.