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Carlos Semedo : « Parler plusieurs langues est déjà en soi une preuve de dynamisme intellectuel »

13 juin 2022
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5 min.

Prisonnier politique au Portugal du temps de la dictature, Carlos Semedo vit en France depuis plus de quarante ans. Ancien journaliste international et acteur engagé de la vie associative locale, il promeut aujourd’hui les langues et les cultures comme outil de dynamisme social en banlieue parisienne. Portrait.

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« Je suis très international dans ma démarche, j’ai beaucoup voyagé, et j’ai toujours voulu rapporter, transporter, décoder les choses et les transmettre », confie Carlos Semedo. Image © DR

Carlos Semedo préside la Maison des langues et des cultures d’Aubervilliers. Hasard du calendrier, nous l’avons retrouvé à Marseille, vendredi 3 juin 2022, où il intervenait dans une exposition. Dans la cité phocéenne, ce Portugais arrivé en France dans les années 1980 est visiblement à son aise. Il faut dire qu’entre sa ville d’adoption, en Seine-Saint-Denis, et la capitale provençale ouverte sur la Méditerranée, les similitudes sont nombreuses. Terres de migrations, les deux villes cosmopolites sont des lieux d’accueil et de passage pour les exilés et les voyageurs de toutes sortes. Mais aussi des « laboratoires de pratiques sociales », comme il dit. 

Carlos, l’international

Militant anticolonialiste dans les années 1970 au Portugal, Carlos a participé à la « Révolution des Œillets » qui précipita la chute de la dictature salazariste. Un engagement politique qui lui a valu un séjour derrière les barreaux, comme « prisonnier politique », raconte-t-il. Alors, quand il arrive en région parisienne quelques années plus tard, Carlos a déjà dans son bagage une forte propension à l’engagement. Et une question le taraude : « Comment transformer ce qui sépare les gens par du ciment visible ? ». Loin des clichés sur ses compatriotes, Carlos est un bâtisseur. Oui, mais de lien social et de dynamiques interculturelles : « Je suis très international dans ma démarche, j’ai beaucoup voyagé, et j’ai toujours voulu rapporter, transporter, décoder les choses et les transmettre. » Ce n’est pas un hasard s’il se tourne alors vers le journalisme, en s’intéressant toujours à ce qui se passe par-delà les frontières, prêtant sa plume à des hebdomadaires panafricains ou à des revues et journaux britanniques et portugais. Las du journalisme après avoir vécu la censure au sein d’une rédaction, Carlos choisit de poursuivre son engagement au service du public, « soit dans des associations, soit dans des collectivités », mais « toujours à Aubervilliers ou alentour, dans ce magma humain, au milieu de ce mouvement quotidien qui brasse le monde entier ».

Contrer l’image « négative » du territoire

« À Aubervilliers, plus de 120 nationalités se côtoient », souligne Carlos, « c’est l’ONU des peuples, l’homo sapiens dans toute sa diversité. Mais ce territoire est souvent traîné dans la boue et renvoie une image négative, faite d’immigration, de délinquance et d’insécurité ». Carlos concède qu’il est épargné par ce « triptyque écrasant qui crée de la stigmatisation et de la révolte » car, lui, a fait le choix d’y agir. Directeur de la vie associative, de l’intégration et des relations internationales de la commune pendant de nombreuses années, Carlos connaît parfaitement le territoire et ses « 500 associations actives, qui ont souvent peu de moyens mais qui ont une énorme énergie pour suppléer aux carences des politiques publiques ». Semaine de la solidarité internationale, jumelages, conseil consultatif de citoyenneté des étrangers, soutien aux associations de migrants… Les actions qu’il a développées pour « permettre à des personnes de s’épanouir et les accompagner dans la construction de projets collectifs » sont nombreuses.

Une maison pour les langues et les cultures

Un jour, « on a commencé à soutenir les associations de migrants qui voulaient transmettre leurs langues », raconte-t-il. « On a ensuite franchi un cap en organisant pour la première fois les célébrations de la journée internationale des langues maternelles créée par l’Unesco. Et c’est de toutes ces activités de valorisation de la diversité linguistique qu’est née l’idée de la Maison des langues et des cultures », inaugurée en 2019. Un lieu ressource pour l’apprentissage des langues, mais pas seulement, insiste Carlos, qui en est le président : « 80 % des gens qui arrivent chez nous viennent pour apprendre le français. On essaye de transformer ça en échange. Avec la transmission de la langue, il y a aussi des faits culturels qui sont partagés. Ceux qui viennent pour apprendre le français parlent d’autres langues qu’ils maîtrisent parfaitement et ce serait du gâchis de les perdre. Ils peuvent à leur tour devenir des transmetteurs. » Bengali, kabyle, serbo-croate, allemand, anglais, créole martiniquais… « Parler plusieurs langues est déjà en soi une preuve de dynamisme intellectuel, d’une capacité à gérer la diversité. Comprendre les langues de vos collègues vous rapproche d’eux », explique Carlos qui rêve aujourd’hui de « mille maisons des langues et des cultures éparpillées dans toute la France ».

 

Carlos Semedo (à droite) et l’équipe de la Maison des langues et des cultures d’Aubervilliers. Image © DR