Former l’esprit critique sans fabriquer la défiance
Présentée comme un rempart contre la désinformation, la pensée critique est devenue une priorité pour l’École et les médias. Mais peut-on l’enseigner sans exposer les contradictions des institutions qui la portent ? Vincent Lorius, ancien chef d’établissement scolaire et Docteur en sciences de l’éducation, et Christine Moncla, journaliste référente Éducation aux médias à Radio France, confrontent leurs analyses.

Christine Moncla
« Si les élèves sentent qu’on cherche à les convaincre plutôt qu’à leur donner des outils de compréhension, on produit l’inverse de l’effet recherché. »
Faut-il repenser la posture face au public ?
Christine
Oui, car il existe parfois un décalage entre ce que nous pensons du public et la manière dont nous lui parlons. Je comprends que le public accueille mal une institution qui s’adresse à lui en disant « nous allons vous apprendre à avoir un esprit critique » comme s’il n’en avait pas ou qu’il n’était pas capable de l’exercer. Si nous arrivons avec un discours lénifiant pour expliquer que « les médias font super bien leur travail », cela ne fonctionne pas. Le public -dont les jeunes- perçoit immédiatement ce décalage.
C’est difficile de défendre une institution dont on connaît les failles. Quand mon institution est confrontée à des critiques, j’ai parfois le réflexe de la défendre, alors que j’en connais parfaitement les limites, ce qui me met en porte-à-faux.
Face à un public-cible à qui on doit faire gagner de la confiance en notre institution, la pensée critique ne consiste pas à corriger un public supposé ignorant, mais à lui permettre de comprendre les mécanismes de l’information, y compris ses limites, lui montrer comment accéder à un contenu fiable. C’est aussi apprendre à penser contre soi-même, pour ne pas être prisonnier de ses biais ou manipulé par des opinions ou des algorithmes.
Vincent
La défiance naît souvent du décalage entre ce qui est annoncé et ce qui est réalisé, effectivement. Un certain nombre de réactions méfiantes par rapport à l’école peuvent se comprendre par le constat d’un écart significatif par exemple entre l’annonce de la réussite de tous et la réalité des parcours scolaires, en particulier pour les plus défavorisés.
Lorsqu’une institution promet ce qu’elle ne peut pas garantir, elle réduit la possibilité de la confiance. La défiance n’est donc pas la cause de difficultés, elle en est souvent la conséquence.
Vincent Lorius
« Développer la pensée critique suppose de créer les conditions de la confiance. »
La pensée critique doit-elle avoir des limites ?
Christine
On ne peut pas exercer son esprit critique sans cadre. Avant de questionner l’information, il faut comprendre comment elle est produite. Beaucoup de jeunes savent repérer une fake news, mais ignorent comment travaillent les journalistes.
À Radio France, nous expliquons pourquoi nous avons fait le choix de privilégier la fiabilité d’une information à sa rapidité de publication, avec une cellule de vérification dédiée. Comprendre ce processus permet ensuite de critiquer de manière éclairée. L’enjeu est aussi de lutter contre la défiance généralisée, qui met sur le même plan journalistes, réseaux sociaux et opinions.
Vincent
Il n’est pas certain que la question « Peut-on tout remettre en cause ? » soit pertinente pour réfléchir à la pensée critique. Il s’agit plutôt de se demander ce qui, au sein d’une institution éducative, est questionnable et ce qui ne l’est pas : une institution se définissant en partie par la mission que la société lui confie, il est non seulement légitime mais souhaitable qu’elle fixe un cadre au sein duquel ses membres peuvent interagir.
Cependant, il est tout aussi fondamental de rappeler que ce cadre est un choix qui ne peut en aucun cas prétendre à l’absolu et au définitif. Par exemple, les savoirs dispensés à l’école au sein du programme sont ceux que la nation a choisi pour les plus jeunes et à ce titre ils sont légitimes. Mais il est également important de garder à l’esprit que d’autres contenus seraient possibles et que, de toutes façons, la plupart des connaissances deviennent tôt ou tard obsolètes.
Cela montre une chose essentielle : pour qu’un cadre soit respecté, il doit être compris et crédible. La pensée critique ne consiste pas à autoriser tout et n’importe quoi, mais à rendre explicite ce sur quoi repose l’autorité.
La distinction entre savoir et croyance, par exemple, n’est pas toujours explicitée suffisamment car il est rare de se demander quelles sont les croyances que les institutions éducatives elles-mêmes propagent.
Développer la pensée critique suppose donc de créer les conditions de la confiance. Pour le dire autrement, former l’esprit critique, ce n’est pas engager au doute systématique mais c’est éclaircir ce qui ne se discute pas dans un certain contexte institutionnel tout en posant en préalable que cette discussion reste ouverte dans un autre cadre. Sans cela, on risque d’obtenir probablement de la soumission ou du rejet, mais pas de l’adhésion aux principes que l’on souhaite promouvoir.
Comment assurer une pratique saine de la pensée critique lorsque les institutions paraissent biaisées ?
Vincent
La pensée critique confronte à une difficulté majeure : elle oblige à questionner ses préjugés. Cette caractéristique rend la tâche des éducateurs complexe car ils doivent transmettre mais également douter car toute connaissance comporte une part de croyances.
C’est la raison pour laquelle beaucoup d’enseignants se déclarent favorables au principe de la pensée critique mais la mettent peu en application au quotidien. On peut le comprendre car mettre en débat le savoir que l’on transmet, c’est prendre le risque de devoir assumer le caractère partiel voire discutable de celui-ci (c’est le propre de toute connaissance).
Pour le dire d’une façon triviale : quand on commence à permettre aux élèves de mettre en question ce qui leur est présenté, on sait quand cela commence mais on ne sait pas comment cela finit si l’on ne dispose pas d’une solide culture épistémologique et professionnelle.
Ces remarques valent pour les connaissances mais également pour les principes éducatifs : par exemple, refuser de mettre en débat le mérite, l’égalité des chances, la valeur du travail (que François Dubet décrivait comme des « fictions nécessaires »), c’est prendre le risque de détruire ce que l’on cherche à promouvoir, à savoir la possibilité de mettre en question ses certitudes.
De ce point de vue, le risque le plus important n’est pas que les élèves refusent tout ce qui leur est présenté par les adultes par posture (dans l’immense majorité des cas les plus jeunes sont plutôt dociles de ce point de vue), mais que les éducateurs ne doutent pas assez.
Christine
Après les attentats contre Charlie Hebdo, il y a eu une mobilisation massive des médias régionaux et nationaux dans les écoles pour lutter contre le complotisme à travers l’éducation aux médias et à l’information (EMI).
L’intention était légitime, mais elle portait une ambiguïté : il s’agissait à la fois d’expliquer le journalisme et de restaurer la confiance dans les institutions. Cela a pu créer une confusion entre la déontologie journalistique et la défense des valeurs de la République. Or notre boussole, même dans un média de service public, c’est la déontologie, pas la promotion d’une politique. Sinon, cela peut devenir dangereux.
Notre légitimité repose sur nos méthodes : vérifier, recouper, enquêter. Si les élèves sentent qu’on cherche à les convaincre plutôt qu’à leur donner des outils de compréhension, on produit l’inverse de l’effet recherché.