- Aux origines : la création artistique comme langage commun
- Une déclinaison locale en Seine-Saint-Denis
- L’importance de l’expérience de terrain au local
- Des ateliers pour expérimenter « ce qui fait société »
- Une rencontre transformatrice pour les jeunes… et les adultes
- Un laboratoire aux retombées durables
R-Lab 93 : un laboratoire artistique pour travailler l’interculturalité avec les jeunes
Soutenu par le programme européen Erasmus+, le projet R-Lab 93, porté par la compagnie de théâtre Transplanisphère en partenariat avec les Francas de Seine-Saint-Denis, réunit jeunes habitants, mineurs isolés et lycéens autour d’ateliers artistiques.
Objectif : expérimenter, par le théâtre et le jeu, de nouvelles manières de faire société et de favoriser le dialogue interculturel. Une démarche de recherche-action dont les retombées dépassent largement la scène.

Aux origines : la création artistique comme langage commun
Depuis sa création, la Transplanisphère engage la création artistique pour favoriser le dialogue interculturel, en particulier auprès des jeunes. Son directeur artistique, Bruno Freyssinet, s’inscrit dans cette dynamique européenne depuis plusieurs années.
Le projet R-Lab (R pour “refugiés”) naît dans ce contexte, à l’initiative de Transplanisphère et de l’ONG Singa, qui accompagne les personnes nouvellement arrivées en France et gère la Maison des réfugiés à Paris.
Financé par le programme Erasmus+, R-Lab se définit comme un laboratoire de recherche-action à l’échelle européenne, associant partenaires en France, en Allemagne et en Grèce. Avec une thématique en fil rouge de toutes les pratiques artistiques : la relation à l’autre, cet inconnu.
L’enjeu est double : capitaliser sur les nombreuses expériences artistiques menées sur le terrain avec des publics migrants et locaux, et expérimenter de nouvelles formes de rencontre entre ces publics.
Une déclinaison locale en Seine-Saint-Denis
Dans la continuité du projet européen, Transplanisphère lance R-Lab 93, une déclinaison territoriale en Seine-Saint-Denis, avec le soutien du programme Agir du département. Le projet réunit trois groupes : des mineurs isolés accompagnés par Olivier Epron, Président de l’Association départementale des Francas de Seine-Saint-Denis, des membres du Conseil communal des enfants de La Courneuve et des jeunes du lycée Albert Schweitzer du Raincy.
Le point de rencontre : une journée commune organisée le 14 février à la Maison des réfugiés à Paris. Les trois groupes ont pu séparément en amont de la rencontre, y être préparés à travers des ateliers artistiques. Les participants y ont pratiqué le théâtre et l’improvisation autour de la thématique de la relation à l’autre et à l’étranger, en explorant tour à tour la posture de celui qui arrive et celle de celui qui accueille.

Photo © Singa.

Photo © Singa.

Photo de © Bruno Freyssinet.

Photo de © Bruno Freyssinet.

Photo de © Bruno Freyssinet.

Photo de © Bruno Freyssinet.
L’importance de l’expérience de terrain au local
La collaboration avec les Francas de Seine-Saint-Denis remonte à quatre ans. Rapidement, l’expertise d’Olivier Epron, animateur citoyenneté et militant engagé auprès des mineurs isolés, s’impose comme déterminante : « Olivier a cette capacité à fédérer des participants, ce qui n’est pas évident pour notre structure, surtout avec ce type de public. Grâce à lui, nous avons acquis de l’expérience avec les mineurs isolés et les jeunes citoyens de La Courneuve. Par ailleurs, nous collaborons avec la Maison des réfugiés grâce à Singa et Emmaüs Solidarité, et ce lieu exceptionnel nous connecte aux associations d’Ile-de-France qui travaillent sur le sujet de l’aide aux réfugiés. C’est ici que le R-Lab rassemble tous ces participants. » détaille Bruno Freyssinet.
Le rôle d’Olivier Epron a été essentiel pour mobiliser les jeunes, organiser les ateliers et assurer la médiation entre les différents publics. Cette expertise est d’autant plus précieuse que les mineurs isolés constituent un public fragile et mobile. « Ce sont des publics volatiles : ils peuvent changer de situation à tout moment et devoir bouger, donc d’une semaine sur l’autre, on n’est même pas sûrs de trouver les mêmes participants » explique Olivier Epron.
Des ateliers pour expérimenter « ce qui fait société »
En amont de la rencontre finale, chaque groupe participe à des ateliers adaptés à son contexte : avec les 60 enfants âgés d’une dizaine d’années du Conseil communal des enfants de La Courneuve, les ateliers ont eu lieu sur une journée entière d’intégration de ses nouveaux membres.
Avec les mineurs isolés, le travail, mené sur un week-end en novembre, s’est appuyé sur des témoignages et des mises en situation, notamment sur leur quotidien en France et la manière dont ils le racontent à leurs proches restés au pays.
Enfin, avec les lycéens, les séances ont été intégrées au cadre scolaire et au programme Euro Allemand sous la forme d’un atelier de deux heures par semaine pendant un mois et demi. Ces sessions ont porté sur l’accueil des réfugiés syriens en Allemagne en 2015, avec un travail particulier autour de la traduction entre le français et l’allemand.
Le point d’orgue : une grande simulation collective à la Maison des Réfugiés sous forme de jeu théâtral d’une journée animé par l’artiste Noémie Besace.

Photo © Singa.
Les participants, répartis en quatre groupes, doivent imaginer des sociétés sur des îles désertes, en définir les règles de fonctionnement et les valeurs. Chaque groupe doit ensuite présenter aux autres ce qu’il a créé comme écosystème, puis est invité à interagir avec les autres groupes : coopérer, échanger ou migrer en trouvant les bons arguments : « Le but était de réfléchir à ce qui définit une société, et pourquoi on a envie de défendre ses règles ou d’aller chez l’autre. » explique Olivier Epron. « On s’est retrouvé avec finalement deux groupes qui ont dominé les débats : un groupe était dans une orientation très sociale et basée sur la solidarité et le sport, lorsqu’un autre était plutôt entrepreneurial et plutôt pro-business. Ce qui était intéressant, c’était de voir que les habitants des deux autres îles ont déserté un peu leur propre projet pour aller migrer dans l’une ou l’autre des propositions. » complète Bruno.
Cette expérience immersive permet d’aborder concrètement les notions d’accueil, d’identité et d’adaptation à travers la réflexion de ce qui fait société pour ces publics.
Des adultes ont également pris part à l’expérience : enseignants accompagnateurs, militants ou professionnels en formation venus s’inspirer pour déployer la méthodologie dans leurs pratiques, tous impliqués dans le jeu aux côtés des jeunes.

Photo © Singa.
Une rencontre transformatrice pour les jeunes… et les adultes
La rencontre intergénérationnelle, réunissant des participants de 10 à 65 ans, produit des effets inattendus. « Pour ces mineurs isolés, échanger et jouer avec des enfants issus de la diversité qui ont la moitié de leur âge et sont très à l’aise socialement leur donne la vision de quelque chose de possible. Nous savons combien les jeunes isolés sont dans la précarité et soumis à une vraie difficulté sociale : une misère souvent beaucoup plus grande que dans leur pays d’origine. Ce genre de rencontre donne un horizon. » raconte Bruno Freyssinet.
De leur côté, les jeunes de La Courneuve, issus d’une grande diversité culturelle, se distinguent par leur engagement. « C’est assez rare de trouver une telle densité dans un groupe de jeunes aussi proactifs, on sent qu’ils en veulent, ils tiennent à participer, à expérimenter. » souligne Olivier Epron.
Les enseignants eux-mêmes s’emparent de l’expérience : Julia Selge, professeure d’allemand du lycée Schweitzer, va prolonger le projet avec ses élèves.
Un laboratoire aux retombées durables
Au-delà de l’événement, R-Lab 93 s’inscrit dans une démarche de recherche-action. Les méthodes expérimentées ont vocation à être analysées et diffusées pour inspirer d’autres professionnels : « Tous ces projets ont vocation à aboutir à la publication de résultats, notamment des méthodes qui sont ensuite disponibles pour qui veut les utiliser. » précise le directeur artistique.
Pour Transplanisphère, ces projets constituent aussi un tournant, élargissant le rôle de la compagnie théâtrale vers l’action éducative et citoyenne.
L’expérience R-Lab va se dérouler à Berlin en juin puis à Athènes en septembre. Le dialogue interculturel en Europe est donc à l’œuvre.