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Festival Instants Critiques : quand l’éducation populaire interpelle le politique

Article – 11 mars 2026
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9 min.

Né de vingt ans de travail des Francas du Rhône autour de l’accès à la culture, le festival Instants Critiques a connu sa première édition en novembre 2025. Pensé comme un temps fort fédérateur, il a réuni enfants, jeunes et professionnels autour d’un objectif commun : interroger et renforcer l’éducation à l’esprit critique. Fort de ses retombées pédagogiques et politiques, le projet se prolonge en 2026 avec un acte II qui se déploiera tout au long de l’année.

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Atelier « Lyonnaises, lyonnais… qui fait la ville ? ». Image © Musée Gadagne.

Vingt ans de maturation autour de l’éducation culturelle

L’histoire du festival Instants Critiques commence bien avant sa création. Elle prend racine dans un travail engagé depuis le début des années 2000 par les Francas du Rhône, qui interrogent la place des enfants et des jeunes dans les institutions culturelles lyonnaises.

Le constat est alors clair : musées, opéras ou théâtres restent souvent perçus comme des lieux impressionnants, où les jeunes se sentent jugés, illégitimes, assignés à une posture d’apprentissage passif. Les Francas du Rhône font le pari inverse. Pour eux, ces espaces ne doivent pas seulement transmettre des savoirs, mais permettre d’expérimenter, ressentir, débattre – en un mot, construire une relation sensible à la culture.

De cette démarche émergent progressivement des pratiques nouvelles : organisation de débats dans les musées, projets coconstruits avec des institutions culturelles, interventions favorisant la prise de parole des enfants. Au fil des années, ces expériences font naître des coopérations durables entre animateurs, médiateurs culturels, journalistes engagés dans l’éducation aux médias et associations d’éducation populaire.

C’est cette dynamique qui se structure officiellement sous la forme du Réseau Animation Médiation Culture (RAM-C), piloté par les Francas du Rhône et soutenu par la Métropole de Lyon et la DRAC.

Le réseau s’élargit progressivement et les Francas accueillent et coordonnent un collectif vaste de journalistes, des structures culturelles, d’associations d’éducation populaire locales et nationales, comme la Ligue de l’enseignement. Tous se retrouvent autour d’un objectif commun : faire du développement de l’esprit critique un levier central de l’action éducative.

Les événements, organisés dès 2016 puis en 2022, ont posé les bases d’une mobilisation territoriale. Mais il manque une pierre à l’édifice : « Nous avions besoin d’un temps commun, qui permette de rassembler le réseau autour de cet enjeu et d’affirmer collectivement son importance » explique Arnaud de Béchevel, directeur des Francas du Rhône. C’est cette ambition qui conduit, fin 2024, à imaginer le festival Instants Critiques.

Une première édition qui mobilise tout un territoire

Le festival Instants Critiques voit le jour les 25 et 26 novembre 2025 dans la métropole lyonnaise. Son nom reflète l’ambition du projet : répondre aux « instants critiques » que traverse la société en renforçant les capacités d’analyse et de débat des jeunes. La première édition, totalement gratuite, repose sur une double programmation.

Le volet enfance-jeunesse constitue l’ossature du festival. Pendant 36 heures, près de 600 enfants et adolescents participent à une trentaine d’ateliers organisés dans les écoles, les accueils de loisirs et les lieux culturels. Au-delà des contenus, la démarche intègre une dimension réflexive : chaque atelier est suivi d’un temps critique, où les enfants débattent de ce qu’ils viennent de vivre.

Spectacle à l’opéra, atelier philosophique dans un collège de Vaulx-en-Velin, actions menées dans des musées ou avec des collectifs de journalistes : 27 structures indépendantes répondent à l’appel à manifestation d’intérêt lancé un an plus tôt.

 

Atelier « Propagande, fake news et esprit critique » au Musée des Beaux-Arts, pensé par un collectif de médiation du Musée, des archives municipales de Lyon et de l’association Entre les Lignes. Photo © Francas du Rhône.

 

Particularité du dispositif : les Francas du Rhône n’imposent pas la programmation. « Nous avons proposé un cadre, et ce sont les partenaires qui ont construit le contenu », précise Arnaud.

Un partenariat structurant avec l’Éducation nationale

L’un des leviers décisifs de cette première édition réside dans le travail engagé en amont avec l’Éducation nationale.

L’appel à manifestation d’intérêt, qui a permis l’émergence de la programmation, demande explicitement aux structures de détailler les apports pédagogiques de leurs propositions. Lorsque le catalogue du festival est finalisé, il est diffusé officiellement via les canaux de l’Éducation nationale à l’ensemble des directeurs d’école et chefs d’établissement du territoire.

Ce soutien institutionnel change l’échelle du projet. Une trentaine de classes et d’accueils de loisirs participent. Les enseignants volontaires proposent les ateliers à leurs élèves, qui choisissent eux-mêmes les activités. Le festival investit ainsi le temps scolaire (le mardi) et le temps de l’éducation populaire (le mercredi), affirmant la continuité éducative entre ces deux sphères.

Cette reconnaissance institutionnelle confère une légitimité nouvelle : arriver devant l’institution avec un programme solide, coconstruit et étayé pédagogiquement permet d’asseoir l’autorité du réseau sur ces questions. Les retombées pédagogiques sont d’ailleurs immédiates. « Les enseignants ont été frappés et ravis par la capacité de leurs élèves à prendre la parole et à argumenter, dans une posture différente de celle de la classe traditionnelle », observe le directeur des Francas du Rhône.

Un festival aussi pensé pour interroger les pratiques professionnelles

En parallèle, une centaine de professionnels participent à un parcours dédié, mêlant conférence et ateliers.

Le premier temps propose des interventions de chercheuses, d’artistes et d’acteurs de l’éducation populaire et culturels, interrogeant notamment les limites et les enjeux de la médiation culturelle.

Le second jour repose sur une démarche d’éducation populaire : les participants expérimentent des ateliers (proposés par 10 acteurs volontaires, issus de l’éducation populaire et des droits culturels), les analysent collectivement et élaborent ensemble un plaidoyer pour défendre l’éducation à l’esprit critique. Il est remis en clôture au vice-président de la Métropole de Lyon, dont la présence n’est pas symbolique. Elle marque la volonté des organisateurs d’alerter directement le politique sur les urgences identifiées par le monde associatif et éducatif.

 

Réception du plaidoyer par Florestan Groult, Vice-Président de la Métropole de Lyon. Photo © Francas du Rhône.

 

Le plaidoyer, finalisé et rendu public mi-décembre 2025, est signé par une cinquantaine d’acteurs et soutenu par une centaine d’autres. Il est envoyé aux candidats aux élections municipales du territoire. Certains éléments se retrouvent déjà dans des programmes en cours d’élaboration.

 

Constitution du plaidoyer. Photo © Francas du Rhône.

 

L’acte politique est double : interpeller les collectivités, mais aussi s’engager soi-même. Le texte détaille autant les demandes adressées à l’État et aux collectivités que les actions que les éducateurs se déclarent prêts à mettre en œuvre.

Structurer un réseau et changer d’échelle

Au-delà de l’événement lui-même, la première édition a profondément transformé la dynamique locale.

En choisissant de créer une identité propre au festival, distincte de la seule « identité » Francas, les organisateurs ont facilité l’adhésion de partenaires variés. « Cela nous a permis d’être reconnus comme coordinateurs d’un réseau, et non comme seul opérateur », analyse Arnaud de Béchevel.

Le festival a également permis de nouer de nouvelles coopérations, notamment avec les musées du territoire et de multiples associations d’éducation populaire locales. Enfin, il a contribué à reconnecter des acteurs qui, parfois, ne travaillaient plus ensemble.

2026 : un acte II pour transformer l’essai

Face à l’enthousiasme des participants et à l’intérêt manifeste du Vice-Président de la Métropole de Lyon, qui interroge les organisateurs sur la manière dont la collectivité peut soutenir les engagements pris, un acte II est lancé dès 2026. Mais avec une évolution majeure : il ne s’agit plus seulement d’un événement ponctuel, mais d’un processus inscrit dans la durée. L’objectif est de répondre concrètement au plaidoyer.

La programmation jeunesse se décline en douze « places des rencontres » : des débats organisés tout au long de l’année dans des lieux culturels, pour continuer à recueillir et travailler la parole des enfants.

En parallèle, six mini-conférences réuniront des groupes restreints de professionnels autour de thématiques ciblées, comme la propagande dans les arts ou les relations entre croyance et savoir scientifique.

Autre priorité : la formation, notamment des animateurs et des professeurs documentalistes, identifiés comme des acteurs clés du développement de l’esprit critique.

L’objectif est clair : évaluer les avancées réalisées depuis le plaidoyer, actualiser les engagements et continuer à interpeller les décideurs.

Faire de l’esprit critique une cause éducative commune

Plus qu’un festival, Instants Critiques s’affirme désormais comme un levier structurant pour l’éducation populaire et culturelle sur le territoire lyonnais.

En plaçant enfants, jeunes et professionnels dans une posture active de réflexion, il contribue à déplacer les pratiques éducatives et à renforcer les coopérations.

L’acte II devra confirmer cette dynamique. Dans un contexte où les enjeux démocratiques et informationnels sont plus que jamais prégnants, le projet entend bien continuer à faire de l’esprit critique non seulement un objet pédagogique, mais un projet politique partagé.