Défiance scientifique en Europe : un mal aux racines multiples
Vaccins, climat, biotechnologies… La science, jadis incontestée, est aujourd’hui questionnée en Europe. Réseaux sociaux, scandales et remise en cause de l’autorité transforment le rapport des citoyens aux faits scientifiques.

La confiance fissurée mais pas détruite
Dans les années 1970, Pasteur et Marie Curie symbolisaient une science sacrée. « C’était la foi du charbonnier », rappelle Daniel Boy, Directeur de recherches à Sciences Po CEVIPOF. Puis vinrent les affaires de la vache folle, du Médiator, de Monsanto : des affaires qui ont révélé que certains laboratoires poursuivent des intérêts privés. « La science fondamentale reste fiable, mais les scandales érodent l’image des chercheurs. Cela nuance la confiance sans la détruire, mais le mythe du savant désintéressé est rompu. Dès qu’il y a argent et intérêts, le public se méfie », explique-t-il. La science devient le terrain de tensions entre rigueur, économie et perception citoyenne.
Réseaux sociaux : accélérateurs de croyances
La défiance se nourrit aussi de l’explosion des réseaux sociaux. Ils amplifient les contenus sensationnalistes et polarisants (vaccins, climat, biotechnologies), parfois produits à dessein pour manipuler l’opinion, à l’image de l’ingérence des contenus politiques américains ou russes.
Via les algorithmes, ces plateformes exploitent les biais cognitifs : la confirmation de ses croyances, la recherche de sens dans l’incertitude -chômage, solitude, deuil, crises sanitaires- ou l’adhésion à des groupes identitaires renforcent la défiance. Le sociologue Gérald Bronner souligne que les identités idéologiques, souvent plus fortes que la logique, poussent à adhérer à des croyances qui donnent un sens au monde. « La croyance rassure là où la science exige rigueur et effort. La rationalité scientifique peine à rivaliser », explique Daniel Boy.
Autorité et politique : le défi du temps long
Selon Lidia Borrell-Damián, Secrétaire Générale de Science Europe – association de financement et coordination de la recherche scientifique européenne -, la remise en cause de la science s’inscrit dans une défiance plus globale de l’autorité : « Ecole, presse, politique et science ne sont plus des figures incontestées. Les réseaux sociaux dictent ce qui est agréable et rassurant à croire, l’utilisateur peut choisir ce qu’il veut voir au lieu de chercher la contradiction et d’exercer son esprit critique ».
Les politiciens peinent à traduire les enjeux complexes en décisions concrètes : sobriété énergétique, décroissance ou Green Deal sont difficiles à « vendre » à court terme. Le public perçoit l’impuissance des décideurs, et la défiance se renforce. « Si les mesures sont longues et douloureuses, la population doute. Les citoyens veulent des résultats rapides, alors que la science et les politiques suivent un temps long », souligne Daniel Boy.
Communiquer pour reconstruire la confiance
Face à ce défi, la communauté scientifique doit prendre ses responsabilités. Trop souvent, le public découvre uniquement le résultat final d’une recherche. « Le processus, les actions, la rigueur qui conduisent à une découverte doivent être communiqués dès le début pour comprendre l’évolution de la recherche », insiste Lidia Borrell-Damián.
Cette transparence permettrait de démontrer comment la science produit des faits fiables et de prévenir les doutes infondés. Elle ajoute qu’investir dans la vulgarisation et soutenir les médiateurs est essentiel. Problème : si financer la recherche est déjà complexe, trouver des fonds supplémentaires pour produire une communication scientifique accessible au grand public l’est encore plus. « Les efforts à fournir face à la montée de la défiance restent insuffisants et il est crucial de les renforcer. » alerte-t-elle.
Cette communication est aujourd’hui impérative : elle protège la science de la désinformation et permet de reconnecter les citoyens avec la réalité scientifique.
Enfin, face aux plus jeunes, éducateurs et enseignants peinent à prendre du recul et à agir de manière réfléchie face aux situations difficiles de remise en cause de la science, « par manque de temps et d’outils » selon Lidia Borrell-Damián.
Une responsabilité européenne partagée
La défiance varie selon les sociétés : les pays plus tolérants socialement comme ceux d’Europe du Nord s’en sortent mieux que certains états d’Europe de l’Est, qui rattrapent néanmoins leur retard. Le rapport entre l’Etat et les citoyens a aussi un rôle majeur.
Cependant, partout, la science reste encore l’un des rares domaines respectés. L’Europe doit donc combiner pédagogie, soutien financier et engagement institutionnel. Car la communication scientifique n’est pas un luxe : elle devient un impératif pour maintenir la confiance dans les faits et lutter contre la désinformation.