Entre sanctuarisation et méfiance : comment réinventer la coéducation
Alors que la Convention citoyenne sur les temps de l’enfant a rendu en novembre dernier son rapport et propose, entre autres, une coordination plus cohérente des acteurs éducatifs, la question de la coéducation n’a jamais été aussi prégnante dans les débats. Elle n’est pourtant pas une addition de bonnes volontés mais une organisation collective, pensée autour de l’enfant et portée par l’ensemble du territoire éducatif. Néanmoins, peut-elle être réellement mise en application ?
Anaïs Esnault, Sami Cherif & Éric Thuel
Anaïs Esnault est mère d’un garçon de 16 ans en lycée professionnel. Sami Cherif enseigne l’histoire-géographie et forme les futurs enseignants. Éric Thuel, quant à lui, est directeur général adjoint de l’Accoord, une association gestionnaire d’espaces éducatifs. Tous trois, au travers de leur vécu, leur expertise et leur fonction, confrontent leurs constats et leurs attentes pour une coéducation effective.
Anaïs Esnault
« Les familles doivent être guidées pour comprendre qu’elles ont un rôle à jouer, mais elles doivent aussi s’engager. »
Sami Cherif
« Une coéducation efficace repose sur trois dimensions : un espace ouvert, une temporalité régulière et un projet partagé. »
Éric Thuel
« L’État doit compenser les inégalités territoriales pour que la coéducation repose sur des conditions équitables. »
Aujourd’hui, quels sont les freins pour une réelle coéducation ?
Anaïs
Pour moi, le point de départ, c’est la confiance. Un enfant a confiance en ses parents, qui sont ses premiers éducateurs, mais quand il arrive à l’école, il doit pouvoir faire confiance à tous les adultes qui gravitent autour de lui : enseignant·es, animateurs, animatrices, personnels de restauration… Si cette confiance n’existe pas, personne n’avance, or ces relations restent fragiles car chacun agit de son côté, sans lien.
Sami
Le principal frein, c’est la vision encore très verticale et très centrée sur l’école, qui se pense seule détentrice de la vérité. On pense trop souvent la coéducation comme un binôme parents–enseignant·es. Or, il faut inclure tout le territoire éducatif : associations, acteurs et actrices du périscolaire, structures sociales. Malgré les textes qui la prévoient depuis 2013 dans la loi d’orientation, la coéducation repose encore trop sur des individus. Elle existe dans les textes, mais pas partout dans les pratiques. Pour beaucoup d’enseignant·es, c’est une nouveauté qui bouscule car ce n’est pas inscrit dans nos gestes professionnels. Par ailleurs, en cas de changement de chef·fe d’établissement ou de nouvelle gouvernance, tout le travail mené disparaît rapidement. Tant que l’école restera sanctuarisée, tant que les enseignant·es douteront de leur institution et ne se sentiront pas soutenus, ils verront les partenaires extérieurs comme une intrusion et la coéducation restera rejetée car l’enseignant·e craindra de perdre la main.
Éric
Le repli sur soi ne concerne pas que l’école. On le retrouve aussi dans les accueils de loisirs, où la place des parents est souvent inexistante. Quand une coopération fonctionne, c’est uniquement parce que des personnes s’entendent bien et font alliance. Mais rien n’est structuré pour que cela devienne systémique, et les réalités locales amplifient les disparités. Les silos sont donc partout : école, périscolaire, extrascolaire, collectivités.
Comment intégrer l’ensemble des acteurs éducatifs ?
Anaïs
Quand une équipe met en place un vrai projet d’accompagnement, les parents le ressentent. Dans le collège privé où mon fils a été quelques mois, j’ai eu des rendez-vous, de l’écoute, de la considération. Je me suis sentie soutenue, et j’ai pu faire ma part en tant que parent. L’intégration des familles passe par un accueil structuré, pas par des contacts ponctuels.
Éric
Il faut créer des mécanismes de coordination stables. Dans les territoires, la richesse éducative existe, mais elle n’est pas mobilisée. Un socle commun de formation et de connaissances entre les professionnels éducatifs permettrait de mieux se comprendre car ils appartiendraient au même secteur. Ensuite, il faut tenir compte des réalités locales : le nombre d’acteurs, la mobilité, la disponibilité des parents, la zone géographique… L’État doit compenser les inégalités territoriales pour que la coéducation repose sur des conditions équitables.
Sami
Dans les Réseaux d’Education Prioritaire (REP), le coordonnateur REP a pour mission de fédérer tous les acteurs au sein des REP. Il pourrait devenir une pierre angulaire pour structurer la coéducation en étant généralisée au-delà de l’éducation prioritaire, au-delà de la question de la politique de la ville. Enfin, il faut revoir la formation initiale et continue des enseignant·es : hormis les acteurs de l’école (CPE, médecin scolaire, assistante sociale) on ne forme pas les enseignant·es à travailler avec les acteurs du périscolaire ou du monde associatif, on ne leur en parle même pas car c’est un impensé. Tant que ces partenaires resteront invisibilisés, la coéducation ne pourra pas devenir un fonctionnement systémique. Ouvrir les écoles, c’est aussi ouvrir la formation à la diversité des acteurs.
Comment faire pour que la coéducation fonctionne ?
Anaïs
Les familles doivent être guidées pour comprendre qu’elles ont un rôle à jouer, mais elles doivent aussi s’engager dans la mesure de leur possible. Je n’étais pas investie quand mon fils était en primaire car je l’ai eu jeune et je faisais des études à ce moment-là. Ce n’est qu’au collège, quand ses notes ont chuté, que j’ai compris qu’un enfant a besoin qu’on lui accorde du temps. Si on m’avait expliqué plus tôt ce qu’on attendait de moi sans être culpabilisant ni punitif, j’aurais su comment contribuer. La coéducation nécessite que chacun sache clairement ce qu’il apporte et pourquoi.
Éric
Il faut sécuriser les acteurs : parents, enseignant·es, animateurs, animatrices ont peur d’être jugés ou dépossédés de leur expertise. Des temps de rencontre doivent être organisés régulièrement, pour que chacun apprenne à se connaître et reconnaisse le rôle des autres parties prenantes. Ces espaces sont à démultiplier et permettront d’élaborer une réponse commune. Les Projets Educatifs de Territoire (PEdT) devraient jouer ce rôle, mais aujourd’hui ils servent souvent à l’assouplissement réglementaire sur les taux d’encadrement. Il faudrait les généraliser, et chaque territoire disposer d’un coordinateur·trice chargé·e d’animer ces relations entre acteurs éducatifs mais aussi faire vivre concrètement ces projets dans la durée. Avec cependant une question que cela soulève : qui doit avoir la compétence et l’autorité de ce rôle de chef·fe de file ? L’Etat ou les collectivités ?
Sami
Une coéducation efficace repose sur trois dimensions : un espace ouvert, qui ne se limite pas à l’école au risque de trop la sanctuariser. Ensuite, une temporalité régulière, avec des temps intégrés dans l’année : cafés des parents, rencontres programmées, mais aussi penser une présence active des familles dans une temporalité longue. Enfin, un projet partagé, explicite, évalué et réinterrogé selon les besoins et les réalités territoriales observés. Si l’on ne matérialise pas ces dimensions, la coéducation reste un mot. L’école ne peut plus porter seule tous les problèmes de société : inclusion, harcèlement, réseaux sociaux. Il faut élargir le spectre et sortir d’une vision centrée sur la seule pédagogie.